Le théologien …

Le théologien …

Abbé Antoine D.

Abbé Antoine D.

Veiller en début d'Avent

L’écran de fumée se dissipe et le P. Hythloday se réveille d’un mauvais sommeil qu’il l’avait étreint subitement. Il est étonné de se retrouver dans une plaine sans âme, ni relief. Il est engourdi comme on peut l’être avoir dormi une nuit sous une tente, piqué par la fraicheur humide du matin. Ce qu’il ne réalise pas encore très bien, c’est qu’il est mort et qu’il est en fait au seuil de l’au-delà. Le P. Hythloday est un fringant théologien, d’une soixantaine d’années. Il a écumé ces dernières années les colloques, les réunions, les conférences, les commissions jusqu’à plus soif. Ses interventions brillantes et dérangeantes l’ont amené à enseigner sur les sujets les plus compliqués, et ils prenaient un malin plaisir à goûter sur le visage de ses auditeurs l’admiration perplexe de ceux qui se disent-qu’ils-n’ont-pas-tout-compris-mais-que-c’est-quand-même-très-brillant-ce-qu’il-dit-là.

Le P. Hythloday commence à raisonner. Il comprend qu’il n’est pas dans son bureau, jonché de livres au sol, et dont les murs sont tapissés de nombreux manuels. Ce qu’il craignait est arrivé. En effet un être lumineux, sans doute un ange, quoiqu’il se pose la question de savoir si cette apparition est bien conforme avec la doctrine sur les anges, s’avance vers lui et s’adresse à lui:

  • Venez, le temps est venu : le souverain maître vous attend. Le Christ-roi va vous rencontrer. Il n’est plus temps de vous préparer. Venez avec ce que vous avez à lui offrir.
  • Si tôt, reprend le P. Hythloday, mais je n’ai pas fini encore ma conférence sur l’herméneutique sapientielle des fragments exégétiques de saint Colomban. J’avais une conférence à faire sur ce sujet à Fribourg la semaine prochaine.
  • Le temps est venu, coupe l’ange, c’est le moment.

Le P. Hythloday s’avance d’un pas et plissant les yeux dans une attitude suppliante, continue :

  • Vous ne comprenez pas. J’ai encore des choses à faire en bas. Voyez-vous, il y a cette fameuse conférence. Elle est très importante pour moi et constitue une avancée extraordinaire dans la pensée chrétienne. En plus, je ne me suis pas confessé depuis 3 mois, je ne suis pas prêt !
  • Vous venez tel que vous êtes maintenant, coupe l’ange. Pas comme vous l’étiez il y a une semaine, pas comme vous le seriez si vous aviez vécu 10 ans de plus.
  • Mais pourquoi ? s’exclame le P. Hythloday.
  • Dieu vous rappelle au moment favorable. Malgré tout ce que vous pourriez dire, il n’y en a pas d’autre. Vous allez être mis en présence du Christ.
  • Là, je vous arrête, mon bon ami. Pourriez-vous me dire ce que cela signifie théologiquement et philosophiquement « présence du Christ » ? Il faut que nous discutions à ce sujet. Il faut que vous me précisiez ce que cela signifie.
  • Je n’ai rien d’autre à dire que ce que je vous ai dit. Libre à vous de rester ici, mais dans ce cas, je ne reviendrai pas une seconde fois. C’est maintenant qu’il faut y aller.
  • Ecoutez, il y a bien un moyen de s’entendre. Ne puis-je pas profiter d’une petite prolongation sur terre ? Je me rappelle maintenant être tombé en syncope. Cela ne doit pas être difficile de me faire ranimer que je puisse encore jouir d’une ou deux semaines.

L’ange continua :

  • Ce n’était pas une syncope, c’était une crise cardiaque et vous êtes mort. Que feriez-vous de ces deux semaines que vous réclamez ?
  • C’est donc possible ? dit le P. Hythloday d’une voix enjouée. Je finirai ma conférence et puis j’en profiterai pour donner quelques instructions à mon éditeur pour la parution de quelques autres ouvrages que j’ai écrits.
  • Alors ce temps ne vous sert à rien. Vous n’avez pas pensé à faire des choses plus importantes pour votre âme. Par exemple, votre frère avec lequel vous vous êtes fâché il y a vingt ans, lors du décès de votre mère, vous ne songez pas à vous réconcilier avec lui. Vous m’avez parlé tout à l’heure de la confession. Etait-ce pour recevoir le pardon de Dieu, ou pour réclamer un délai supplémentaire ?
  • Vous savez, les choses ne sont pas aussi simples que cela…
  • Si, elles le sont, coupa l’ange, c’est simplement vous qui les avez compliquées. Vous êtes un théologien, vous devez savoir que ce que vous avez étudié et enseigné avait pour but cette rencontre. Maintenant que décidez-vous ?
  • C’est trop tôt, vous n’allez pas me faire croire que le Christ ne peut pas attendre quelques jours.
  • Que décidez-vous ? Ici vous resterez toujours au seuil du Royaume de Dieu. Certains appellent ce lieu « les Limbes », d’autres « l’enfer » quand ils restent seuls avec eux-mêmes et ce qu’ils n’ont pas voulu lâcher. A l’instant où je vous parle, vous êtes dans ce qu’on appelle le « purgatoire », car vous pouvez encore me suivre.
  • Attendez, je ne peux pas encore, si je me présente devant le Christ, il me verra comme si j’étais nu, tel que je suis vraiment, et non comme le professeur de théologie que je suis. Je ne suis pas prêt pour cela. J’ai encore des choses à achever, d’autres à réparer.
  • C’est maintenant, pas hier, pas demain.

Vous n’êtes pas théologiens. Mais un jour le Seigneur se manifestera un jour, dans cette vie ou dans la vie éternelle. Qui serez-vous alors ? Veiller, c’est se disposer chaque jour à être prêt à cette rencontre, sans reporter les choses ni à demain, ni les abandonner à hier. C’est aussi accepter de nous offrir à Dieu tel que nous sommes, non pas quand nous l’avons décidé, mais quand il le veut. C’est finalement vivre avec Dieu au moment présent, en vérité.

par Abbé Antoine D. le 30/11/2011

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